Allez, et après on n'en parle plus.
Au fait, cette histoire est inspirée de faits réels.
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29 juil. 2006
12 juil. 2006
La théorie des poissons panés - Chapitre 4
Réédition d'une nouvelle en quatre chapitres, parue initialement en 2002.Plusieurs mois s’écoulèrent sans que le souvenir de ce menu suprême ne disparaisse de sa mémoire. Ca avait été l’une de ses plus belles revanches sur la vie et sur ses détracteurs, et toujours il en garderait l’image d’un véritable succès. Il repassait dans sa tête le film de cette journée mémorable, qui avait pourtant mal commencé, avec cet horrible cauchemar empli de chauves-souris.
Mais aujourd’hui c’était du passé, et il devait tourner les yeux vers l’avenir. Soudain on frappa à la porte. De peur que ce ne soit un piège, il n’ouvrit pas et évita soigneusement de faire le moindre bruit. Il attendait que la source du dérangement déguerpisse, et commençait à relâcher sa tension quand on frappa à nouveau, plus violemment cette fois-ci. « C’est le facteur », cria une voix étouffée par le blindage de la double porte en acier trempé achetée lors d’une vente de surplus militaire soviétique. Bernard Loiseau n’y croyait qu’à moitié, et il utilisa alors une vieille ruse que lui avaient apprise ses quatre années passées au Vietnam, dans les rizières minées.
« Okay, leave my mail on the ground and go away !, hurla-t-il.
- D’accord Monsieur Loiseau. »
Le facteur semblait obtempérer. Lorsqu’il eut entendu le bruit de pas s’atténuer avec la distance, Bernard ouvrit ses huit serrures et cadenas, entrouvrit la porte, saisit le paquet qui se trouvait sur le palier et referma la porte dans un bruit sourd. Il aurait aimé la claquer mais elle pesait plus de trois-cents kilos. Une vague de questions assaillit Bernard : d’où venait ce colis ? que contenait-il ? qui le lui envoyait ? était-ce un piège ? et surtout : qu’allait-il préparer à manger ? mais l’heure du repas était encore loin, et il se concentra sur le mystérieux paquet. Celui-ci était parallélépipédique, pesait environ un kilogramme et, bizarrement, était froid comme un glaçon. Bien entendu, l’adresse de l’expéditeur ne figurait nulle part. Seule inscription, en plus de l’adresse de Bernard Loiseau : « Charol ». Bernard eut beau chercher au plus profond de ses souvenirs, il ne trouva aucun Charol. En réalité, il craignait que le paquet ne fut une bombe. Il resta plusieurs jours assis à l’observer, comme paralysé par la peur. Mais finalement sa curiosité l'emporta. Il entreprit d’ouvrir le paquet avec une pince à salade et une fourchette de compétition. La tension était à son comble ; la sueur dégoulinait le long de son front et de ses genoux. Son tremblement était tel qu’il ne pouvait plus contrôler ses outils ; il n’arrivait pas à ouvrir le colis, et son impatience pris tout à coup le dessus sur ses appréhensions. Il prit le paquet à pleines mains, déchira frénétiquement le papier kraft qui enveloppait la boîte de carton froide, pensant au fond de lui « Live or let die, or die or let live». Ca ne voulait rien dire, mais il se dit que ça en jetait vachement dans un moment comme celui-là. Quand il eut retiré tout le papier, il comprit et fut soulagé : c’était la boîte de douze steaks hachés surgelés Charol qu’il avait commandée la semaine précédente. Toutes les pièces du puzzle s’emboîtèrent dans sa tête ; ça faisait un peu mal au début mais une fois que le pièces étaient bien calées entre le cerveau et la boîte crânienne ça allait mieux.
Il sortit une poêle, y versa un peu de l’huile de moteur qu’il avait récupérée lors de la vidange de sa Subaru Impreza de rallye. Il ouvrit la boîte de steaks hachés et fut stupéfait par leurs couleurs bigarrées. Jamais de mémoire de chef il n’avait vu de la viande de bœuf présentant une palette si peu appétissante. Il déposa malgré tout trois steaks dans l’huile bouillante, manqua de se brûler, et rangea la boîte dans la haut de son frigidaire. Il retourna vers la poêle et fut soudain assailli par l'odeur nauséabonde que dégageaient les steaks en cuisant. Il perdit connaissance. Quand il se réveilla, il saisit la poêle, les steaks carbonisés et le reste de la boîte, et jeta le tout par la fenêtre.
- Fin -
11 juil. 2006
La théorie des poissons panés - Chapitre 3
Réédition d'une nouvelle en quatre chapitres, parue initialement en 2002.
Son dernier menu avait été un vrai régal, le gourmet qu’il était en aurait mis sa main au feu. Mais Bernard n’était pas encore satisfait : il était gravement blessé et son état de santé l’avait empêché d’utiliser toutes ses compétences de grand chef. Son repas avait été certes très bon, mais pas parfait. Soudain il se retourna et fut assailli par une nuée de chauve-souris. Il se jeta sur le sol carrelé, se cassa un bras dans l’action, et rampa jusqu’à l’abri de fortune que constituait la table de sa cuisine. Les chauve-souris ne pouvaient plus le repérer : la table était opaque à leurs faisceaux d’ultrasons. Ayant perdu leur proie, elles s’enfuirent par la bouche d’aération. Bernard attendit quelques minutes, immobile, puis risqua un œil en dehors de son abri. Les monstres de sang étaient tous partis, et il régnait dans la pièce un silence macabre. Bernard se releva, quand soudain il poussa un cri : les chauves-souris lui avaient laissé un signe, le mot « couscous » était inscrit en lettres de sang sur la porte du réfrigérateur. Bernard se concentra : que pouvait bien signifier ce mystérieux augure ? Il se rua sur son petit Larousse, qu’il avait gagné en 1972 à un concours d’orthographe. Il tomba immédiatement sur le mystérieux mot : « couscous : n.m. plat à base de semoule cuite souvent accompagnée de légumes ou de merguez ou de poulet. Ex. : « J’ai mangé du couscous. C’était bon. » » Il lisait la définition à voix basse lorsque son regard fut capté par l’illustration associée : une petite photo en noir en blanc, sur laquelle on distinguait une assiette remplie de minuscules grains clairs, le tout surmonté d’un amoncellement de légumes en morceaux.
Soudain il comprit : il devait préparer du couscous, les dieux en avaient voulu ainsi. Mais tout à coup il se réveilla : les chauves-souris, le couscous… tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Il passa une main sur son front fiévreux et sentit une plaie à peine cicatrisée. Les souvenirs le submergèrent : le choc thermique, la chute fatale puis la préparation de son menu purée-riz… il se souvenait de tout. Il s’était endormi après avoir avalé la dernière bouchée de purée, avait fait cet horrible cauchemar, et s’était réveillé, la gorge sèche. Soudain il repensa à son accident de l’automne 82 : cette mésaventure lui resterait à jamais en travers de la gorge (sèche). Si seulement il avait été plus attentif ce jour-là… les larmes commencèrent à couler le long de ses joues. De colère, il serra les poings, et laissa soudain éclater son courroux : il sortit une casserole, mit de l’eau à bouillir, y plongea une poignée de spaghettis. Il allait utiliser sa botte secrète, celle qu’il appelait « le menu suprême » ! Spaghettis à la bolognaise en étaient le plat de résistance, et le dessert était constitué de pommes. La presse spécialisée l’avait maintes fois ovationné pour ce menu parfait et aujourd’hui dans un accès de colère et de soif de revanche, il allait à nouveau le réaliser.
Soudain il comprit : il devait préparer du couscous, les dieux en avaient voulu ainsi. Mais tout à coup il se réveilla : les chauves-souris, le couscous… tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Il passa une main sur son front fiévreux et sentit une plaie à peine cicatrisée. Les souvenirs le submergèrent : le choc thermique, la chute fatale puis la préparation de son menu purée-riz… il se souvenait de tout. Il s’était endormi après avoir avalé la dernière bouchée de purée, avait fait cet horrible cauchemar, et s’était réveillé, la gorge sèche. Soudain il repensa à son accident de l’automne 82 : cette mésaventure lui resterait à jamais en travers de la gorge (sèche). Si seulement il avait été plus attentif ce jour-là… les larmes commencèrent à couler le long de ses joues. De colère, il serra les poings, et laissa soudain éclater son courroux : il sortit une casserole, mit de l’eau à bouillir, y plongea une poignée de spaghettis. Il allait utiliser sa botte secrète, celle qu’il appelait « le menu suprême » ! Spaghettis à la bolognaise en étaient le plat de résistance, et le dessert était constitué de pommes. La presse spécialisée l’avait maintes fois ovationné pour ce menu parfait et aujourd’hui dans un accès de colère et de soif de revanche, il allait à nouveau le réaliser.
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10 juil. 2006
La théorie des poissons panés - Chapitre 2
Réédition d'une nouvelle en quatre chapitres, parue initialement en 2002.
Plusieurs années d’étaient écoulées depuis le jour où Bernard Loiseau avait renoncé à l’association pizza-poisson pané. Il ne l’avait jamais regretté, quand soudain il eut faim. C’était un mardi comme les autres, mais ce mardi là avait quelque chose de différent, cela faisait environ 17 ans et 22 jours qu’il avait eu son fameux accident de l’automne 82. Le cœur empli de nostalgie teintée d’amertume, Bernard fit quelques pas en direction du frigidaire quand tout à coup il s’arrêta, tel une personne qui fait quelques pas et s’arrête brutalement. Une idée venait de lui traverser l’esprit. Une de ces idées que seuls les grands chefs cuisiniers étaient capables d’avoir. Son chien se mit à hurler à la mort, mais quand Bernard se souvint qu’il n’avait pas de chien, les aboiements cessèrent. L’énorme ventilateur fixé au plafond créait un léger courant d’air chaud, mais Bernard n’en avait cure : pour lui, seule la mise en oeuvre de son idée importait désormais. La vie ne l’avait pas épargné, mais aujourd’hui il allait enfin avoir sa revanche sur tous ceux qui avaient voulu sa perte, à un moment ou à un autre.
Bernard saisit sa meilleure casserole, celle avec laquelle il avait eu tant de plaisir à travailler à l’époque où il était encore un jeune diplômé de l’Académie Cuisinière. Il la remplit d’eau, ajouta une pincée de sel et plaça l’ensemble sur le plus puissant des quatre feux de sa gazinière. Soudain un doute l’assaillit : lui restait-il du riz, ou bien l’avait-il rêvé ? L’état de transe dans lequel il se trouvait lui embrumait l’esprit à un point tel qu’il ne discernait plus la réalité du monde onirique. Il plongea la tête dans son évier rempli d’eau froide pour se remettre les idées en place, mais le choc thermique fut si intense qu’il perdit connaissance. Les lois de la gravité l’emportèrent sur son corps, sa tête vint percuter son plan de travail marbré, tandis que ses pieds glissaient doucement sur le carrelage immaculé de sa cuisine. Il se retrouva finalement étendu sur le sol ; son crâne ensanglanté gisait dans la flaque d’eau formée par le débordement de l’évier, dont le robinet était resté ouvert.
Plusieurs heures plus tard, ses yeux s’ouvrirent enfin. Il ne savait plus très bien s’il faisait jour ou nuit à l’extérieur. Péniblement, il reprenait ses esprits, quand soudain il fut soulagé : une boîte de riz se trouvait sur l’étagère en face de laquelle il était encore allongé. Il allait pouvoir mettre son plan à exécution. Il remit de l’eau à bouillir, puis attrapa une deuxième casserole qu’il emplit aux deux tiers de lait demi écrémé. Il n’avait jamais été si prêt du but : enfin il allait pouvoir concocter son menu idéal. De la purée avec du riz.
Bernard saisit sa meilleure casserole, celle avec laquelle il avait eu tant de plaisir à travailler à l’époque où il était encore un jeune diplômé de l’Académie Cuisinière. Il la remplit d’eau, ajouta une pincée de sel et plaça l’ensemble sur le plus puissant des quatre feux de sa gazinière. Soudain un doute l’assaillit : lui restait-il du riz, ou bien l’avait-il rêvé ? L’état de transe dans lequel il se trouvait lui embrumait l’esprit à un point tel qu’il ne discernait plus la réalité du monde onirique. Il plongea la tête dans son évier rempli d’eau froide pour se remettre les idées en place, mais le choc thermique fut si intense qu’il perdit connaissance. Les lois de la gravité l’emportèrent sur son corps, sa tête vint percuter son plan de travail marbré, tandis que ses pieds glissaient doucement sur le carrelage immaculé de sa cuisine. Il se retrouva finalement étendu sur le sol ; son crâne ensanglanté gisait dans la flaque d’eau formée par le débordement de l’évier, dont le robinet était resté ouvert.
Plusieurs heures plus tard, ses yeux s’ouvrirent enfin. Il ne savait plus très bien s’il faisait jour ou nuit à l’extérieur. Péniblement, il reprenait ses esprits, quand soudain il fut soulagé : une boîte de riz se trouvait sur l’étagère en face de laquelle il était encore allongé. Il allait pouvoir mettre son plan à exécution. Il remit de l’eau à bouillir, puis attrapa une deuxième casserole qu’il emplit aux deux tiers de lait demi écrémé. Il n’avait jamais été si prêt du but : enfin il allait pouvoir concocter son menu idéal. De la purée avec du riz.
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9 juil. 2006
La théorie des poissons panés - Chapitre 1
Réédition d'une nouvelle en quatre chapitres, parue initialement en 2002.
Tout a commencé par une nuit orageuse. Le ciel était bleu, le soleil brillait. On l’appela la nuit des longs couteaux panés. Soudain, Bernard Loiseau sortit la pizza du four. Il pleuvait des cordes dehors, mais il s’exclama : « No problem, I’m gonna cook some fish. » Son accent russe rappelait vaguement ses origines portugaises ; en fait, il était chinois. Tout à coup, les poissons panés frémissaient doucement dans la poêle. Le beurre crépitait malgré son absence inopinée. Bernard Loiseau prit son opinel et se découpa une tranche de pain, quand soudain jaillit un rayon de soleil : il faisait enfin jour. Un léger souffle de vent se fit entendre, mais Bernard ne l’entendit pas : il cuisinait toujours avec ses boules Quiès depuis ce fameux accident de l’automne 82. En un éclair, il sortit la petite bouteille de jus de citron de son réfrigérateur de marque Frigidaire, acheté lors d’une vente de surplus militaire américain à la fin des années 80. Malgré sa très grande intelligence, il mit plusieurs heures à comprendre le fonctionnement de la fiole jaune et verte ; mais son amour pour l’agrume acidulé était tel qu’il ne se découragea pas, et il atteignit enfin son objectif. Il était 19h du matin, la veille au soir. Bernard, épuisé par cette épreuve, se laissa tomber dans son fauteuil et sombra dans un profond sommeil. Cinq heures s’écoulèrent, et un coup de téléphone le sortit de sa torpeur.
- Allô Bernard, c’est Joël… Joël Robuchon… ça va bien ?
- Hi Joël I’m fine thank you. But I was sleeping you know...
- Excuse me I don’t speak English.
Et il raccrocha violemment au nez et à la barbe de Bernard. Bernard se retrouvait à nouveau seul, dans la cuisine qui lui servait de maison. Soudain il sursauta : les poissons panés cuisaient depuis plusieurs heures ! Il se précipita vers la poêle, s’en saisit et la jeta, avec son contenu, par la fenêtre. Le tout lui avait pris moins d’une seconde mais l’avait complètement épuisé. Il murmura alors pour lui-même, dans un dernier souffle : « Plus jamais de poissons panés avec de la pizza. Plus jamais. »
- Allô Bernard, c’est Joël… Joël Robuchon… ça va bien ?
- Hi Joël I’m fine thank you. But I was sleeping you know...
- Excuse me I don’t speak English.
Et il raccrocha violemment au nez et à la barbe de Bernard. Bernard se retrouvait à nouveau seul, dans la cuisine qui lui servait de maison. Soudain il sursauta : les poissons panés cuisaient depuis plusieurs heures ! Il se précipita vers la poêle, s’en saisit et la jeta, avec son contenu, par la fenêtre. Le tout lui avait pris moins d’une seconde mais l’avait complètement épuisé. Il murmura alors pour lui-même, dans un dernier souffle : « Plus jamais de poissons panés avec de la pizza. Plus jamais. »
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